« 20 % des foyers profiteront de 70 % du paquet fiscal »
Par wouiince wouiince le jeudi 25 octobre 2007, 09:46 - Lien permanent
Patrick Savidan est l’auteur de Repenser l’égalité des chances, paru aux Édition Grasset.
La conférence sur le pouvoir d’achat s’est ouverte hier. Que peut-on en attendre ?
Patrick Savidan. Il faudrait déjà une clarification des données sociales disponibles. Il est utile de savoir où les inégalités sociales sont en train de se creuser. La tendance jusqu’ici est plutôt à privilégier les catégories les plus aisées. Une étude récente de l’OCDE fait apparaître que ce sont 20 % des foyers français les plus riches qui vont bénéficier de 70 % du paquet fiscal voté cet été.
Vous parlez d’une conception individualiste de l’égalité des chances, cette notion est-elle d’actualité concernant les débats d’aujourd’hui ?
Patrick Savidan. Oui. On nous invite à penser la production de richesses ou la question du mérite dans des termes strictement individuels. Cela entraîne une délégitimation de la fiscalité en tant qu’instrument d’une politique publique partagée. Si toute production n’est due qu’au mérite, difficile ensuite d’expliquer qu’on en prélève une part pour le bien collectif. Cette approche dogmatique renforce la manière individuelle de penser la réussite sociale, le talent ou la compétence alors que la société prend une part très importante dans ces phénomènes. On a tendance à gommer tout ce qui, dans la vie commune, contribue à ce que les gens sont et deviennent.
Malgré l’évolution globale du niveau de vie en France, dans de nombreux domaines vous faites le constat d’un creusement des inégalités, qu’en est-il réellement ?
Patrick Savidan. En effet, que ce soit dans le travail, le système de santé ou l’éducation, on voit se dessiner une inversion des tendances qui prévalaient jusqu’ici. Si globalement les jeunes profitent de plus d’années d’études, ce gain, entre 1980 et 2000, n’est que de 1,5 année pour les 10 % les moins formés contre 3,2 années pour les 10 % les mieux formés. Par ailleurs les couches populaires sont proportionnellement moins représentées qu’il y a trente ans dans les classes préparatoires. Au travail, dans les années cinquante on chiffrait à trente ans le temps nécessaire à un ouvrier pour rattraper le salaire d’un cadre, il lui faudrait aujourd’hui trois siècles. En terme de santé, la courbe d’espérance de vie d’un ouvrier ne suit plus celles des catégories supérieures. De profondes inégalités persistent aussi au sein même du monde du travail entre hommes et femmes, Français ou étrangers. En France parmi les 1,2 million de personnes en situation de sous-emploi, 80 % sont des femmes. Si on prend en compte les nationalités, les écarts sont encore plus frappants.
L’accentuation de ces disparités sociales est-elle aussi le fruit d’un processus politique et idéologique ?
Patrick Savidan. Le thème de l’individualisation a été pratiqué tellement unanimement que droite et gauche ont décidé de se battre sur ce terrain-là. Bien sûr, chacun a envie de faire des choix personnels, d’accéder à plus d’autonomie, mais de fait on a déployé ce concept dans tous les domaines. L’insertion sociale par exemple, il faut que le érémiste se lance dans des projets individuels de construction de vie, contraint par une pression très forte de la part des institutions. De fait, il est demandé aux précaires plus de ressources sociales et psychologiques qu’à d’autres. Il ne s’agit pas de revenir sur la responsabilité ou l’épanouissement individuel, mais il est utile de montrer les vraies conditions sociales des processus d’individualisation, la part que prend la société dans la construction de l’individu. Cela permettrait de ne plus proposer une vision simpliste qui aboutit à opposer individu et société.
Entretien réalisé par Frédéric Durand
